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MANIFESTE DE L’ANIMÉOGRAMME

Je prends la parole aujourd’hui depuis un seuil, un entre‑deux, un moment où quelque chose se termine et où autre chose commence. Pendant des années, j’ai fait des films comme on mène une bataille, des films dits « sauvages » — et j’aime ce mot, parce qu’il dit exactement ce qu’il doit dire : j’ai tourné à coups de machette dans la jungle du cinéma, en ouvrant des clairières là où rien n’était prévu pour moi, en avançant malgré les refus, les silences, les murs. Juste Après Les Larmes (2016), De l’autre côté du mur (2020), EJECT (2025) : trois films arrachés au réel comme on arrache un sentier à la forêt. Et puis un jour, j’ai compris que cette jungle se refermait. Non pas par hostilité, mais par inertie. Les chemins institutionnels se sont rétrécis, les passages se sont figés, les règles se sont durcies.

Car pendant que je me battais pour faire exister un film avec trois bouts de ficelle, le cinéma français, lui, se mettait à produire des œuvres à quinze, vingt, trente millions d’euros et plus, sachant que le coût moyen d’un film français est de 5 millions d’euros. Des budgets pharaoniques, disproportionnés, qui ne se rentabilisent presque jamais en salle. Des films qui sortent déjà écrasés par leur propre poids, condamnés à courir après un public qui n’existe plus, ou plus de cette manière-là. Et pendant que ces mastodontes s’effondrent sous leur propre masse, les films sauvages, eux, restent à la lisière. Et même lorsqu’un film sauvage parvient à exister, il se heurte à un autre mur : celui de l’agrément du CNC pour la distribution. Un agrément présenté comme une simple formalité administrative, mais qui repose presque exclusivement sur des critères économiques — non seulement le nombre de copies, le potentiel commercial, la capacité à « exister sur le marché », mais surtout les frais de production qu’il faut justifier, ligne par ligne, avec des dépenses imposées pour pouvoir prétendre à cet agrément. Autrement dit : si tu n’as pas dépensé « comme il faut », si tu n’as pas payé les bonnes choses, aux bons endroits, dans les bonnes proportions, ton film n’existe pas. Et si tu n’as pas dépensé selon ce modèle, tu es condamné à l’invisibilité en salle, car aucune société de distribution ne prendra sous son aile un film sans agrément — c’est‑à‑dire sans les aides financières qui rendent sa sortie possible.

C’est dans ce contexte que surgit une autre inquiétude, que j’entends déjà : l’idée que recourir à l’IA reviendrait à priver des acteurs, des actrices, des techniciens de travail. C’est une inquiétude compréhensible, mais elle suppose que j’aurais aujourd’hui le pouvoir de faire travailler qui que ce soit. Or c’est précisément ce pouvoir qui m’échappe. Je ne manque pas de désir — je ne souhaite rien tant que de faire vivre un plateau, de rassembler une équipe, de partager un geste collectif — mais ce désir ne suffit pas à créer les conditions matérielles de son accomplissement. Le système économique du cinéma, tel qu’il fonctionne aujourd’hui, ne me donne pas accès à ces moyens. Je ne suis pas en position de retirer du travail, je suis en position de n’en offrir aucun, faute de pouvoir en financer l’existence.

Dans cette perspective, l’IA ne remplace personne. Elle intervient dans un espace où, déjà, je ne pouvais faire travailler personne. Elle n’est pas un substitut, mais une tentative de continuer à créer malgré l’absence de moyens. Je ne choisis pas l’IA contre les équipes. Je choisis l’IA parce que les équipes me sont devenues inaccessibles. Et je préfère encore créer autrement que de me tenir immobile, spectateur de la création des autres, en attendant des conditions qui ne viendront peut‑être jamais. Car l’IA, quoi qu’on en dise, ne donne pas le talent. Elle ne fabrique ni une vision, ni une nécessité intérieure, ni cette forme de solitude qui pousse quelqu’un à créer même lorsque tout semble l’en empêcher. Elle ne remplace pas le regard, elle ne remplace pas la pensée, elle ne remplace pas la blessure qui fait naître une œuvre. Elle n’est qu’un outil — et un outil n’a jamais suffi à faire un artiste. Ce n’est pas le pinceau qui fait le peintre, pas plus que ce n’est la caméra qui fait le cinéaste. Ce qui compte, c’est la main qui tremble, l’œil qui cherche, la voix qui insiste, le désir qui persiste malgré tout.

Ce qui me frappe, en revanche, c’est l’étrangeté d’un système où la vie ou la mort d’un projet dépend souvent de quelques personnes, de quelques décisions, de quelques bureaux. Non pas par malveillance, mais parce que c’est ainsi que l’institution s’est construite. Une poignée de regards, une poignée de sensibilités, une poignée de critères décident de ce qui mérite d’exister. Il y a là une forme d’injustice presque métaphysique : la création, qui devrait être un espace ouvert, se retrouve filtrée, triée, conditionnée par des mécanismes qui n’ont rien à voir avec le talent ou la nécessité d’un film. On ne cherche pas à élargir la proposition cinématographique, on cherche à sauvegarder une industrie, coûte que coûte… et malheureusement on voit ce qu’il en coûte. Le CNC apparait comme le France travail du monde du cinéma. Et c’est peut‑être cela, au fond, qui me pousse vers d’autres formes : non pas le refus du cinéma, mais le refus de laisser ma capacité à créer dépendre entièrement du jugement de quelques-uns.

On ne m’interdisait pas de filmer, mais on m’empêchait de le faire d’une manière plus confortable. Et c’est une forme d’interdiction plus subtile, plus silencieuse, plus efficace. On ne te dit jamais « non », on te dit « pas maintenant », « pas comme ça », « pas avec ces moyens », « pas avec ce budget », « pas dans ces conditions ». On te laisse théoriquement libre, mais on t’enlève tout ce qui rendrait cette liberté praticable. Une liberté sans outils, c’est une liberté qui s’épuise.

Alors j’ai commencé à regarder ailleurs. Non par fascination pour la technologie, mais parce que je cherchais un espace où la création serait encore possible. L’IA est apparue comme une porte latérale, un passage inattendu. Je n’ai pas encore fait de film avec elle. Je suis encore dans l’avant, dans la projection. Mais je sens déjà que ce que je ferai n’aura plus rien à voir avec le cinéma tel que je l’ai connu. Je ne filmerai plus rien. Je n’aurai plus de plateau, plus de lumière, plus de décor, plus de corps, plus de monde devant moi. Je n’aurai plus cette résistance du réel qui fait à la fois la beauté et la cruauté du cinéma. Et peut‑être qu’à cet endroit‑là, je rejoindrai enfin le peintre devant sa toile blanche, le sculpteur face à son bloc de pierre, l’écrivain devant sa page vide, le musicien devant son silence : seuls, absolument seuls, sans monde préalable, sans matière imposée, condamnés à inventer plutôt qu’à capter. Ce qui, au fond, ne changera que très peu de choses par rapport à mes films traditionnels puisque, faute de moyens, j’en assure moi‑même toute la postproduction : montage, étalonnage, SFX, VFX, musique, montage son, mixage 5.1, DCP. Depuis longtemps déjà, je travaille seul dans cette zone où le cinéma cesse d’être un art collectif pour devenir une traversée intérieure. L’IA ne fera peut‑être qu’accentuer cette solitude, ou lui donner une autre forme.

A l'inverse de ses détracteurs et du mythe selon lequel l'IA ferait tout toute seule, mécaniserait, asceptiserait, mes quelques expériences m'ont démontrées le contraire. L'IA n'annihile pas le regard de l'artiste, bien au contraire, elle en développe la force tel un exosquelette créatif.  Et cette démarche, tant qu'elle reste artistique ne sombre pas dans la facilité. Un ami réalisateur qui, finalement ne connait pas l'IA cinématographique, me disait : "Oui mais tu vois tu n'auras pas la surprise de ce qui se déroule sur un plateau".... Il se trompait comme toute personne se trompe quand elle réagit à un mythe relayé, encore une fois, par la peur et l'inexpérience. Dès lors que l'on garde son âme de réalisateur la matière numérique résiste, se cabre, oblige à négocier avec le réel, crée des accidents, joue avec l'aléatoire, génère cette part d’imprévisible qui fait qu’un plan filmé échappe toujours un peu à celui qui le tourne. Et pourquoi ? Parce que les modèles IA cinématographiques sont incapables, à partir d'une même description, de créer deux fois la même chose. Chaque nouvelle proposition est différente de la précédente et de la suivante. C'est en soi une ouverture. L'IA a ses propres limites, ses propres angles morts, ses propres impossibilités techniques. Elle m'empêchera d’obtenir exactement ce que je veux, elle déformera mes intentions, elle résistera à sa manière — non pas comme le réel résiste, mais comme un langage résiste. Et peut‑être que ce seront précisément ces contraintes‑là, ces impossibilités, ces zones d’ombre, qui donneront naissance à une esthétique nouvelle. Comme si l’IA, en refusant certaines formes, en échouant à en produire d’autres, en imposant ses propres logiques, inventait malgré elle un territoire singulier. Peut‑être que ce que je prendrai d’abord pour des défauts deviendra la signature d’un genre à part entière : un cinéma non pas affranchi des limites, mais façonné par d’autres limites, d’une autre nature. Un cinéma où l’on n’attend plus du monde qu’il résiste, mais du modèle qu’il dévie. Alors même la déception, si elle vient, ne sera pas un échec. Elle sera une manière d’apprendre quelque chose sur la création, sur moi, sur ce que j’attends d’une image — et peut‑être aussi sur ce que l’image attend de moi. C’est pour cette raison qu’il me faut un autre mot. Un mot qui ne triche pas. J’appelle cela un AnIméogramme. Une image animée qui ne sera pas filmée, mais écrite. Une image qui ne viendra pas du monde, mais d’un modèle. Une image qui ne sera pas une trace, mais une apparition. Une image qui ne sera pas arrachée au réel, mais arrachée au possible. J'ai commencé à expérimenter l'AnIméogramme. Je sais désormais ce que j’en ferai. Et je sais qu’il sera imparfaits, fragiles, parfois décevant, exigeant une précision démoniaque mais nécessaire, si je veux les faire naitre d’un désir qui refuse de s’éteindre. Je ne ferai peut‑être plus de films traditionnels. Mais je ferai des AnIméogrammes. Et c’est précisément pour cela qu’ils mériteront d’exister.

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